Laurent Benoudiz, Président de l’OEC Paris IDF : « J’ai très peu d’inquiétude sur l’avenir »

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Le Président de l’Ordre des experts-comptables de Paris Île-de-France revient sur l’actualité de l’institution et sur celle de la profession du chiffre. Il s’exprime notamment sur la loi PACTE : bonne ou mauvaise chose pour les experts-comptables ? Il livre également son point de vue sur les nouvelles technologies et sur l’avenir des cabinets.

Quelles sont les actualités de l’Ordre de Paris ? L’institution vient notamment de lancer INNEST, son propre accélérateur…

Oui, l’objectif de cette initiative est d’identifier les startups qui s’intéressent au secteur de l’AccounTech. Dans le sillage des LegalTech apparues en nombre il y a quelques années, de plus en plus de startups s’intéressent aujourd’hui aux TPE-PME et proposent un accompagnement sur la gestion, la comptabilité, la trésorerie, la facturation, etc. Tout un écosystème est en train de se mettre en place. Nous avons donc pensé, au niveau de l’Ordre, qu’il y avait sans doute là une carte à jouer, dans un esprit gagnant-gagnant, en devant acteur et non spectateur des évolutions technologiques de la profession.

L’idée est d’accompagner ces entreprises vers leur marché. L’accélérateur va identifier les structures ayant déjà leur POC, leur proof of concept, c’est-à-dire un produit qui fonctionne, mais qui n’ont pas encore pu tester l’adéquation de leurs idées avec de vrais clients. Nous proposons aux startups d’accélérer cette phase de test – qui dure souvent longtemps, entre une à deux années – en mettant à leur disposition environ 150 experts-comptables, qui s’engageraient à essayer et déployer leurs solutions auprès de leurs clients pour ensuite livrer un retour d’expérience.

De notre côté, l’intérêt est de pouvoir, dans une certaine mesure, suivre et encadrer les évolutions portées par ces nouveaux produits, se situer en amont et s’assurer ainsi que l’expert-comptable reste bien présent dans la chaîne de valeur, qu’il puisse installer ces outils chez ses clients et en retirer un avantage.

Une actualité essentielle de la profession est par ailleurs la fameuse loi PACTE qui comporte plusieurs mesures relatives à l’expertise comptable. Quel regard portez-vous sur ces dispositions nouvelles ?

Si on reprend un peu l’historique de la loi PACTE, nous avons très tôt, Julien Tokarz et moi-même, publier une tribune en expliquant qu’il fallait dépasser une position de blocage, sans propositions, face à la question de la remontée des seuils d’audit. Et pour cela, il y avait une main tendue du gouvernement pour qui le rehaussement des seuils n’était pas négociable mais qui était prêt à accepter des compensations pour la profession.

Chez ECF, nous avons depuis longtemps l’idée que commissaire aux comptes et expert-comptable sont en réalité la même personne, si bien que ce que nous allions perdre d’un côté, nous pourrions peut-être le récupérer de l’autre. Dans ce cadre, nous avons participé activement aux travaux lancés par le Conseil supérieur en juin 2018 et élaboré des propositions dans un esprit constructif, pour la profession dans son ensemble.

Mais le résultat de la négociation finale est très honnêtement assez décevant. Nous sommes assez loin des 20 propositions que nous avions formulées. Et les avancées obtenues en définitive étaient en réalité déjà présentes dans la pratique. Par exemple, sur les honoraires de succès, cela fait longtemps que l’on répète en permanence à nos confrères que ce n’est pas interdit et donc possible. Il y a donc eu des avancées qui n’en sont pas vraiment. On a simplement repris ce qui avait déjà été porté par les mandatures précédentes, notamment par Joseph Zorgniotti. De même, pour l’expert-comptable en entreprise, même si j’y suis naturellement favorable, cela n’aura que peu d’impact sur le quotidien des professionnels.

En matière d’avancées, nous restons donc sur notre faim. Nous avions pourtant des propositions assez innovantes, par exemple l’idée qu’il puisse y avoir une accélération des remboursements de crédit d’impôt dès lors que l’expert-comptable est à la source de la demande, soit une reconnaissance explicite de notre statut de tiers de confiance et une manière forte de nous prémunir contre une disparition progressive de la portée de notre prérogative d’exercice. Nous proposions également que la profession puisse gérer des tutelles et qu’il soit possible que nos prestations d’accompagnement dans le déclaratif fiscal des particuliers ouvrent droit à réduction d’impôt, à l’identique des services à la personne, sans que ceux-ci soient nécessairement réalisés à domicile. Bref, rien de tout cela n’a abouti malgré un vote unanime des élus du CSOEC en session…

Enfin, au dernier moment, alors que nous pensions en rester là, l’article 9 bis A – devenu 21 – a été voté, autorisant les commissaires aux comptes à faire du conseil… Donc le bilan que je tire de la loi PACTE est qu’il est fort possible que l’ensemble de ces mesures aient pour conséquence d’augmenter la concurrence au sein de notre profession, plutôt que de nous permettre de partir à la conquête de nouveaux territoires.

Je relève également que le CSOEC soutient aujourd’hui s’être opposé au vote de l’article 9 bis A en tentant de le contrer, comme l’a affirmé son Président en tribune en conclusion du 74ème Congrès. C’est à l’évidence une contre-vérité puisque j’avais le 5 avril 2019 interpellé publiquement le Président du Conseil supérieur sur le vote en cours de cet article et qu’il avait apporté une réponse écrite le 10 avril 2019 dans laquelle il indiquait : « Notre choix concernant le projet de loi PACTE a été de promouvoir la profession d’expert-comptable, d’ouvrir le champ des possibles et non de contrer les initiatives visant à permettre le rebond du CAC ». Aujourd’hui, la majorité à la tête du CSOEC, issue du même syndicat que celui dirigeant la CNCC, nous explique qu’ils ont vainement tenté de contrer le vote de cet article intervenu le 11 avril 2019… C’est donc évidemment un mensonge destiné à calmer la colère des nombreux libéraux compte tenu des conséquences dans leurs cabinets de la fin de la séparation de l’audit et du conseil, qu’ils n’avaient pas mesurées et qu’ils n’assument pas.

Le monde du chiffre est par ailleurs confronté à plusieurs défis technologiques. Transition numérique, intelligence artificielle, blockchain, montée en puissance de la donnée… Quel est votre point de vue sur ces questions ?

Il y a quelques effets de mode concernant ces nouvelles technologies. Sur la data par exemple, je pense que les éditeurs vont développer des produits innovants qui capitaliseront sur les flux traités. Ils commencent déjà à le faire et ceux qui auront pris de l’avance en la matière seront plus performants. Mais au niveau de l’Ordre, est-ce que nous pouvons lancer des projets ? Je n’en suis pas convaincu. Je ne suis pas certain que nous ayons atteint la maturité requise. Peut-être pourrons-nous avancer lorsque l’ensemble des traitements seront effectués dans le cloud, mais ce n’est pas encore le cas. En attendant, nous restons informés et nous organisons des conférences et des formations sur ces sujets, en coordination avec la CRCC de Paris notamment.

Et sur la blockchain, j’ai du mal à voir aujourd’hui quelles peuvent être les applications concrètes dans les cabinets d’expertise comptable. Cela va mûrir. Il faut rester en éveil. Mais je ne pense pas que cela révolutionne nos pratiques dans les années à venir.

Et sur des aspects plus immédiats, comme la robotisation et le risque conjoint de perte de valeur des activités comptables ?

Sur ce point, l’expérience et le recul que nous avons montrent que l’intervention de l’expert-comptable est quasiment incontournable en réalité. Toutes les entreprises qui se sont lancées, en souhaitant aborder en direct le marché de la TPE, sans passer par un expert-comptable, ont finalement fait marche arrière. Et à l’heure actuelle, aucun prestataire n’ambitionne plus de remplacer l’expert-comptable, sauf sur des niches très étroites et avec des parts de marché très faibles.

Le constat des entrepreneurs est que passé un cap, le besoin d’un interlocuteur humain et d’un accompagnement se fait ressentir. Et cela, seul l’expert-comptable – qui a le réseau, l’implantation, l’expérience, la connaissance, le savoir-faire – peut le fournir.

J’ai donc très peu d’inquiétude sur l’avenir, à condition que les professionnels acceptent que leur métier n’est plus de faire de la comptabilité, des déclarations de TVA et des liasses fiscales, mais d’accompagner les entreprises dans leur création, leur développement et leur transmission.

Propos recueillis par Hugues Robert

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