Le 6e baromètre annuel de la CNCC, publié le 10 juin 2026, révèle une profession en mutation : malgré le recul continu des mandats lié aux réformes, les signes de stabilisation se multiplient, tandis que la profession connaît un renouveau démographique, avec des effectifs plus jeunes, légèrement plus féminisés et résolument tournés vers l'intelligence artificielle.
Après plusieurs années de contraction brutale liées aux effets de la loi PACTE de 2019 puis au relèvement des seuils d'audit légal intervenu début 2024, le marché du commissariat aux comptes semble trouver son équilibre. Selon les données compilées par la CNCC à partir des déclarations d'activité 2025, portant sur les audits réalisés au titre de l'exercice 2024, le nombre total d'entités certifiées en France s'établit à 208 086, soit un repli de 5 % par rapport à l'année précédente.
La CNCC estime que la diminution tient pour l'essentiel à des facteurs mécaniques comme le relèvement des seuils qui a entraîné la perte de quelque 14 600 mandats, auxquels s'ajoutent environ 4 300 suppressions liées à l'érosion naturelle du tissu économique : fusions, disparitions d'entreprises, restructurations. Ces facteurs exceptionnels mis à part, le mouvement de fond s'atténue sensiblement par rapport aux exercices précédents.
Selon le baromètre, le signe le plus net de cette stabilisation est le taux de renouvellement des mandats dans les petites entreprises (PE), qui progresse de 44 % à 51 %. Autrement dit, une majorité des chefs de petites entreprises qui n'avaient pas l'obligation légale de conserver un commissaire aux comptes ont choisi de le faire volontairement. Pour Philippe Vincent, président de la CNCC, ce chiffre traduit « une adhésion plus forte des entreprises à la valeur ajoutée du commissariat aux comptes, en matière de sécurisation financière, de transparence et de confiance économique ».
Les petites entreprises : un marché sous pression mais qui résiste
Selon les déclarations d’activité analysées par la CNCC, 97 % des petites entreprises (PE) auditées se situent en dessous des trois seuils de référence : 5 millions d’euros de total de bilan, 10 millions d’euros de chiffre d’affaires et 50 salariés. La quasi-totalité affiche un chiffre d’affaires inférieur à 10 millions d’euros et une très large majorité emploie moins de 50 salariés. Ce segment représente 94 037 mandats, soit 45 % du total, contre 154 000 en 2019. La baisse tendancielle est réelle et documentée depuis 2018, mais elle marque le pas.
Le baromètre souligne que 78 % des mandats PE concernent des SAS , soit une proportion stable d'une année sur l'autre, et près de 57 % de ces petites entreprises sont en dessous des trois seuils réglementaires. En d'autres termes, la très grande majorité de ces entités n'avaient aucune obligation légale de désigner un commissaire aux comptes : leur maintien dans le périmètre certifié relève donc d'un choix délibéré.
La CNCC considère que ce choix est d'autant plus remarquable que les honoraires restent, selon elle, modestes. Ainsi, le coût moyen d'un audit dans une PE s'élève à 6 192 euros en 2024 (contre 5 546 euros l'année précédente), soit environ 0,16 % du chiffre d'affaires de l'entreprise auditée, une fraction jugée acceptable par la majorité des dirigeants qui renouvellent leur mandat. La médiane se situe à 4 800 euros.
Le baromètre met également en lumière une donnée préoccupante pour la robustesse du tissu économique : 32 % des PE auditées n'ont pas d'expert-comptable. Dans ces entreprises, le commissaire aux comptes demeure le seul regard externe sur la régularité des comptes.
La qualité de la relation prime sur l'obligation
Qu'est-ce qui pousse un dirigeant à renouveler le mandat de son commissaire aux comptes quand la loi ne l'y oblige pas ? L'enquête conduite par la CNCC auprès de plus de 560 professionnels au premier trimestre 2026 apporte une réponse sans ambiguïté : 58 % des renouvellements sont demandés par le dirigeant lui-même, pour la qualité des échanges avec le CAC. L'appartenance à un groupe (29 %), la nécessité de rassurer des tiers (23 %) ou des besoins spécifiques liés au financement (13 %) arrivent loin derrière.
À l'inverse, pour 70 % des commissaires ayant répondu à l'enquête, la principale cause de non-renouvellement est tout simplement l'absence d'obligation légale, et non un mécontentement à l'égard du professionnel. Le baromètre confirme également que la taille de l'entreprise est un facteur déterminant : le taux de renouvellement passe de 51 % pour les PE dont le chiffre d'affaires est inférieur à 2 M€ à 80 % pour celles dépassant les 10 M€.
Une profession qui se rajeunit et se féminise
Au-delà des données de marché, le baromètre 2026 de la CNCC révèle un renouvellement démographique inédit de la profession. Le nombre de commissaires aux comptes personnes physiques a progressé pour atteindre 11 850 professionnels, soit 425 inscrits supplémentaires en un an. Le nombre de structures (personnes morales) s'élève à 7 094, en hausse de 270 entités.
Surtout, l'âge moyen des commissaires aux comptes est tombé à 50 ans, contre 52,3 ans en 2020. Cette tendance au rajeunissement est directement imputable au « plan jeunes diplômés » lancé en 2021, qui a dopé les inscriptions tout au long de la période : on comptait 280 nouveaux inscrits personnes physiques en 2020 ; ils étaient 1 165 en 2025, dont 468 bénéficiant du dispositif « jeunes diplômés ». L'âge moyen des nouveaux entrants dans la profession est de 37,5 ans.
La féminisation progresse également, même si elle reste lente : la part des femmes est passée de 25 % à 27 % en un an. Philippe Vincent attribue cette dynamique à « l'effet combiné du plan jeunes et de la directive CSRD », dont l'échéance du 31 décembre 2025, correspondant à l'expiration de la clause de grand-père, a provoqué un afflux d'inscriptions.
L'IA s'installe dans les cabinets, la facturation électronique arrive
Le baromètre consacre pour la première fois un volet entier à la transformation numérique des cabinets. Les résultats de l'enquête CNCC sont éloquents : 66 % des répondants autorisent déjà leurs collaborateurs à utiliser des outils d'intelligence artificielle, mais seulement 25 % disposent de documents formalisés encadrant ces usages, et 39 % indiquent que ces chartes sont « en cours de formalisation ».
Parmi les outils les plus utilisés, ChatGPT arrive en tête, cité par 50 % des répondants, devant Claude (32 %), Copilot (20 %), Mistral (12 %), Perplexity (7 %) et Gamma (4 %). Au total, 76 % des professionnels interrogés ont mis en place ou prévoient de mettre en place des formations liées aux outils numériques ou à l'IA.
Sur le front de la facturation électronique, dont l'entrée en vigueur progressive concerne directement les travaux d'audit, 97 % des répondants déclarent en avoir une connaissance générale ou experte. Mais l'écart entre connaissance générale et maîtrise opérationnelle reste important : seuls 18 % se déclarent pleinement au fait des implications concrètes sur la mission de certification. 72 % des professionnels estiment néanmoins que la facturation électronique représente une opportunité d'accéder à des données structurées et fiables, susceptibles d'améliorer la qualité des travaux d'audit.
Le secteur associatif gagne du terrain
Enfin, le baromètre souligne la progression continue des mandats dans le secteur non lucratif, depuis 2019. Ainsi, il enregistre une hausse nette de 807 mandats dans les associations, fondations et fonds de dotation, qui totalisent désormais 29 948 mandats.
Aujourd’hui, près de deux commissaires aux comptes sur trois sont signataires d'au moins un mandat dans le monde associatif. Une dynamique qui contraste avec le recul observé dans certaines catégories d’entreprises et contribue à soutenir l’activité globale du secteur.
Un tournant, pas encore une renaissance
En définitive, le 6e baromètre de la CNCC ne sonne pas le retour en grâce de l'audit légal obligatoire pour les petites entreprises, ce débat-là reste ouvert. Mais il documente une revalorisation progressive du commissariat aux comptes dans l'esprit des dirigeants, fondée non plus sur la contrainte réglementaire, mais sur la confiance et l'utilité perçue.
Le fait que plus d'un chef d'entreprise sur deux choisisse de maintenir volontairement la certification de ses comptes, dans un contexte où rien ne l'y oblige, est un signal que la profession prend soin de mettre en avant. Il témoigne d'une évolution de fond dans la perception du rôle du commissaire aux comptes, moins comme un contrôleur imposé que comme un partenaire de la transparence financière.
Au final, ce que le baromètre 2026 dessine, c'est une profession qui a absorbé le choc des réformes et qui se reconstruit, sur des bases démographiques renouvelées, avec des outils modernes, et une valeur ajoutée qu'elle doit continuer à démontrer mandat par mandat.
Samorya Wilson
